La nouvelle en vint à Matholwch; on lui rapporta que les chevaux étaient défigurés et gâtés à tel point, qu’on n’en pouvait plus tirer aucun parti.  »Oui,Seigneur, »dit un des hommes, »on t’a insulté; c’est bien ce qu’on veut te faire » – »En vérité, »répondit-il, »je vous trouve étrange, s’ils voulaient m’outrager, qu’ils m’aient donné une pareille jeune fille, d’aussi heute condition, aussi aimée de sa nation. »  »Seigneur, »dit an autre, »tu en vois la preuve; il ne reste qu’une chose à faire, te rendre sur tes vaisseaux. »

À la suite de cet entertien, il se mit en devoir de partir sur ses navires. Bendigeit Vran, apprenant que Matholwch quittait la cour sans prendre congé, lui envoya demandé pourquoi. Les messagers étaient Iddic, fils d’Anarawc, et Eveydd Hir. Ils arrivèrent jusqu’à lui, et lui demandèrent ce que signifiaient ses préparatifs, et pour quel motif il partait.  »Assurément, »répondit-il, »si j’avais su, je ne serais pas venu ici. J’ai essuyé l’outrage le  plus complet. Personne n’a eu à subir pire attaque que moi en ces lieux. Une chose,cependant,me surprend par dessus tout. »  »Laquelle? »dirent-il.  »Qu’on m’ait donné Branwen, une des trois premières dames de cette île, la fille du roi de l’île des Forts, que j’ai couché avec elle, et qu’ensuite on vienne m’outrager. Je suis étonné qu’on ne l’ai pas fait avant de me la donner. »  »Assurément, seigneur, ce n’est point par la volonté de celui qui possède cette cour, ni d’aucun de son conseil qu’on t’As fait cet affront. et, si tu te trouves outragé, BEndigeit Vran est encore plus sensible que toi à cet affront et à ce mauvais tour. »  »Je le crois, mais il ne peut pas faire que je n’aie reçu cet outrage. » Ils s’en retournèrent, là-dessus, auprès de Bendigeit Vran, et lui rapportèrent la réponse de Matholwch.  »Il n’y a pas moyen, »dit-il, »de l’empêcher de partir avec des dispositions hostiles, quand même je ne le permettrais pas. »  »Eh bien, seigneur, envoie encore des messagers après lui ».  »C’est ce que je vais faire. Levez-vous, Manawyddan fils de Llyr, Eveidd Hir, Unic Glew Ysgwydd, allez après lui, et dites-lui qu’il aura au cheval en bon état pour chacun de ceux qu’on lui a gâtés. Je lui donnerai en outre, en wynebwarth des berges d’argent aussi épaisses et aussi longues que lui, un plat d’or aussi large que son visage. Faites-lui savoir quelle espèce d’homme lui a fait cela, que je n’y suis pour rien, que le coupable est un frère à moi, du côté de ma mère, et qu’il ne m’est guère possible de me défaire de lui ni de le tuer. Qu’il viennen me voir; je ferai la paix aux conditions qu’il tracera lui-même. » Les messagers se mirent à la recherche de Matholwch, lui rapportèrent ce discours de façon amicale. Après les avoir entendus, il dit:  »Hommes, nous allons tenir conseil, et ils réfléchirent que s’ils rejetaient ces propositions, ils en résulterait vraisemblablement pour eux plutôt de la honte encore qu’une réparation aussi importante. Il condescendit à accepter, et ils se rendirent à la cour en amis.

On leur prépara pavillons et tentes en guise de salles, et ils se mirent à table. Ils s’assirent dans le même ordre qu’au commencement du banquet, et Matholwch commença à s’entetenir avec Bendigeit Vran. Celui-ci trouva que sa conversation languissait, qu’il était triste, à cause sans doute de l’affront, tandis qu’auparavant il était constamment joyeux. Il pensa que le prince était si triste parce qu’il trouvait la réparation trop faible pour le tort qu’on lui avait fait.  »Homme, » lui dit-il,  »tu n’es pas aussi bon causeur cette nuit que les nuits précédentes. Si la réparation ne te semble pas suffisante, j’y ajouterai à ton gré; dès demain, on te payera tes chevaux. »  »Seigneur, » répondit-il,  »Dieu te le rende. »  »Je parferai la réparation en te donnant un chaudron dont voici la vertue; si on te tue un homme aujourd’hui, tu n’auras qu’à le jeter dedans pour que le lendemain il soit aussi bien que jamais, sauf qu’il n’aura plus la parole. » Matholwch le remercia, et en conçut très grande joie. Le lendemain on remplaça ses chevaux domptés. On alla ensuite dans un autre cymwd, et on lui donna des poulains jusqu’à payement complet; ce qui fit que ce cymwd porta, à partir de là, le nom de Tal-ebolyon.

La nuit suivante, ils s’assirent en compagnie.  »Seigneur, » dit Matholwch à Bengeit Vran,  »d’où t’Est venu le chaudron que tu m’as donné? »  »Il m’Est venu, »répondit-il,  »d’un homme qui a été dans ton pays, mais je ne sais pas si c’Est là qu’il l’a trouvé ».  »Qui était-ce? »  »Llasar Llaesgyvnewit. Il est venu ici d’Iwerddon, avec Kymideu Kymeinvoll sa femme. Ils s’étaient échapés de la maison de fer, en Iwerddon, lorsqu’on l’Avait chauffée à blanc sur eux. Je serais étonné si tu ne savais rien à ce sujet. » En effet, seigneur, et je vais te dire tout ce que je sais. Un jour que j’étais à la chasse en Iwerddon, sur le haut d’un tertre qui dominait un lac appelé Llynn y Peir, j’en vis sortir un rgand homme aux cheveux roux, portant un chaudron sur le dos. Il était d’une taille démesurée, et avait l’air d’un malfaiteur. Et s’il était grand, sa femme était deux fois plus grande que lui. Ils se dirigèrent vers moi et me saluèrent.  »Quel voyage est le vôtre? » leur dis-je.  »Voici, seigneur, »répondit-il.  »Cette femme sera enceinte dans un mois et quinze jours. Celui qui naîtra d’elle, au bout d’un mois et demi sera un guerrier armé de toutes pièces. »  »Je me chargeais de pourvoir à leur entretien, et ils restèrent une année avec moi sans qu’on m’en fit des reproches. Mais, à partir de là, on me fit des difficultés à leur sujet. Avant la fin du quatrième mois, ils se firent eux-même haïr en commettant sans retenue des excès dans le pays, en gênant et en causant des ennuies aux hommes et aux femmes nobles. À la suite de cela, mes vassaux se rassemblèrent et vinrent me sommer de me séparer d’eux en me donnant à choisir entre ces gens et eux-mêmes. Je laissai au pays le soin de décider de leur sort. Ils ne s’en seraient pas allés certainement de bon gré, et ce n’était pas non plus en combattant qu’ils auraient été forcés de partir. Dans cet embarras, mes vassaux décidèrent de construire une maison tout en fer. Quand elle fut prête, ils firent venir tout ce qu’il y avait en Iwerddon de forgerons possédant tenailles et marteaux, et firent accumuler tout autour du charbon jusqu’au sommet de la maison. Ils passèrent en abondance nourriture et boisson à la femme, à l’homme et ses enfants. Quand on les sut ivres, on commença à mettre le feu au charbon autour de la maison et à faire jouer les soufflets jusqu’à ce que la paroi de fer fut blanche. La chaleur devenant intolérable, il donna un coup d’Épaule à la paroi et sortit en la jetant dehors, suivi de sa femme. Personne autre qu’eux deux n’échappa. C’est alors, je suppose, qu’il traversa la mer et se rendit près de toi. »  »C’est alors, sans doute, qu’il vint ici et me donna le chaudron. »  »Comment les as-tu acceuillis? » Je les ai distribués de tout côtés, sur mes dommaines. Ils se multiplient et s’élèvent en tout lieu; partout où ils sont, ils se fortifient en hommes et en armes les meilleurs qu’on ait vus. »

Ils poursuivirent leur entretien cette nuit là, avec récréation artistiques et compotation, tant qu’il leur plut. Quand ils trouvèrent qu’il valait mieux dormir que de siéger plus longtemps, ils allèrent se coucher. Ils passèrent ainsi le temps du banquet dans la gaieté. Quand il fut terminé, Matholwch partit avec Branwen pour Iwerddon. Ils sortirent d’Aber Menei avec leur treize navires, et arrivèrent en Iwerddon, où on les accueillit avec de très grande démonstration de joie. Il ne venait pas un homme de marque ni une femme noble en Iwerddon faire visite à Branwen, qu’elle ne lui donnât un collier, une bague ou un bijou royal précieux, qui leur donnait un air princier quand ils sortaient. Elle passa ainsi l’année glorieusement, et réussit complètement à aquérir gloire et amitié. Il arriva alors qu’elle devint enceinte. Au bout du temps requis, il lui naquit un fils. On lui donna le nom de Gwern, fils de Matholwch, et on l’envoya élever chez les hommes les meilleurs d’Iwerddon.

La seconde année, il se fit tout à coup grand bruit en Iwerddon, au sujet de l’outrage qu’avait essuyé Matholwch en Kymry, et du mauvais tour qu’on lui avait joué à propos de ses chevaux. Ses frères de lait et ses plus prohes parents lui en firent ouvertement des reproches. Le tumulte devint tel en Iwerddon, qu’il ne pouvait espérer de repos s’il ne tirait vengeance de l’outrage. Voici la vengeance qu’ils décidèrent; il chasserait Branwen de sa chambre, l’enverrait cuire les aliments à la cour, et, tous les jours, le boucher, après avoir coupé la viande, irait à elle et lui donnerait un soufflet. Ce fut le châtiment qu’on imposa à Branwen.  »Maintenant, seigneurs, » dirent ses hommes à Matholwch,  »fait empêcher les navires, les barques et les corwg d’aller en Kymry ; tout ceux qui viendront de Kymry, emprisonne-les; ne les laisse pas s’en retourner, de peur qu’on ne le sache. » Ils s’arrêtèrent à ce plan. Ils ne restèrent pas moins de trois années ainsi.

À suivre…