Pendant ce temps, Branwen éleva un étourneau sur le bord de son pétrin, lui apprit un language, lui indiqua quelle espèce d'homme était son frère, et lui apporta une lettre exposant ses souffrances et le traitement injurieux qu'elle sunissait. Elle attacha la lettre à la naissance des ailes de l'oiseau, et l'envoya vers Kymry. L'oiseau se rendit dans cette île. Il trouva Bendigeit Vran à Caer Seint en Arvon qui se trouvait être cette fois sa cour de justice. Il descendit sur son épaule et hérissa ses plumes jusqu'à ce qu'on apperçut la lettre et qu'on reconnut qu'on avait affaire à un oiseau élevé dans une maison. Bendigeit Vran prit la lettre et la lut. Sa douleur fut grande en apprenant les souffrances de Branwen, et il envoya sur le champ des messagers pour rassembler l'île toute entière. Il appela à lui toutes les forces des cent cinquante-quatre pays. Il se plaingnit lui-même à eux des souffrances qu'on faisait subir à sa soeur, et tint conseil. On décida de faire une expédition en Iwerddon, et de laisser dans cette île sept hommes comme gouverneurs, et Cradawc à leur tête; c'étaient sept chevaliers. On les laissa en Edeirnon, et c'est à cause de cela qu'on appela la ville Seith Marchawc. C'était : Cradaxc, fils de Bran; Eveidd Hir; Unic Glew Ysgwydd; Iddic, fils d'Anarawc Walltgrwn; Flodor, fils d'Ervyll; Wlch Minascwrn; Llashar, fils de Llaesar Llaesgywydd, et Pendaran Dyvet qui restait avec eux comme jeune valet. Ces sept hommes restèrent comme administrateurs pour veiller sur l'île; Cradawc était à leur tête.

Bendigeit Vran et tous les soldats que nous avons indiqués mirent à la voile pour Iwerddon. Les flots n'étaient pas considérables alors; il marcha à travers les bas fonds. Il n'y avait que deux rivières appelées Lli et Archan. Depuis, les flots ont étendu leur empire. Bendigeit Vran s'avança, portant sur son dos tout ce qu'il y avait de musiciens, et se rendit à la terre d'Iwerddon.

Les porchers de Matholwch, qui étaient sur le bord des eaux, retournèrent auprès de lui. ''Seigneur,'' dirent-ils, ''porte-toi bien.'' ''Dieu vous donne bien,''répondit-il, ''apportez-vous des nouvelles?'' ''Oui, seigneur, des nouvelles surprenantes. Nous avons apperçu un bois sur les eaux, à un endroit où auparavant nous n'en avions jamais vu trace.'' ''Voilà une chose surprenante; c'est tout ce que vous avez vu?'' ''Nous avons vu encore, seigneur, une grande montagne à côté du bois, et cette montagne marchait; sur la montagne un pic, et de chaque côté du pic un lac. Le bois, la montagne, tout était en marche.'' ''Il n'y a personne ici à rien connaître à cela si ce n'est Branwen; interrogez-la.'' Les messagers se rendirent auprès de Branwen. ''Princesse,'' dirent-ils, ''qu'est-ce que tout cela à ton avis?'' ''Ce sont'', répondit-elle, ''les hommes de l'île des Forts qui traversent l'eau pour venir ici après avoir appris mes souffrances et mon déshonneur.'' ''Qu'est-ce que ce bois qu'on a vu sur les flots?'' ''Ce sont des vergues et des mâts de navires.'' ''Oh!'' dirent-ils ''et la montagne que l'on voyait à côté des navires?', ',C'est Brendigeit Vran, mon frère, marchant à gué. Il n'y avait pas de navire dans lequel il pût tenir.'' ''Et le pic élevé, et les lacs des deux côtés du pic?'' ''C'est lui jetant sur cette île des regards irrités; les deux lacs des deux côtés du pic sont ses yeux de chaque côté de son nez.''

On rassembla aussitôt tous les guerriers d'Iwerddon, tous les grands chefs, et ont tint conseil. ''Seigneur,''dirent les nobles à Matholwch, ''il n'y a d'auter plan possible que de reculer par de la Llinon, rivière d'Irlande, de mettre la Llinon entre toi et lui, et de rompre le pont. Il y a au fond de la rivière une pierre aimantée qui ne permet à aucun navire ni vaisseau de la traverser.'' Ils se retirèrent de l'autre côté de la rivière, et rompirent le pont. Bendigeit Vran vint à terre et se rendit avec la flotte sur le bord de la rivière. ''Seigneur,'' lui dirent ses nobles, ''tu connais le privilège de cette rivière : personne ne peut la traverser, et il n'y a pas de pont dessus. Quel est ton avis pour un pont?'' ''Je n'en vois pas d'autre que celui-ci: Que celui qui est chef soit pont. C'est moi qui serait le pont.'' C'est alors, pour la première fois, que ce propos fut tenu, et aujourd'hui encore il sert de proverbe. Il se coucha par-dessus la rivière; on jeta des claies sur lui, et les troupes traversèrent sur son corps. Au moment où il se relevait, les messagers de Matholwch virent le saluer et le complimenter de la part de leur maître, son parent par alliance, en l'assurant qu'il n'avait pas démérité de lui, en ce qui dépendait de sa volonté. ''MAtholwch,'' ajoutèrent-ils, ''donne le royaume d'Iwerddon à Gwern ton neveu, le fils de ta soeur; il le lui offre en ta présence, en réparation du tort et des vexations qui ont été faites à Branwen; tu pourvoiras à l'entretien de Matholwch où tu voudras, ici ou dans l'île des Forts.'' ''Si je ne puis moi-même,'' répondit Bendigeit Vran, ''m'emparer du royaume, il se peut que je délibère au sujet de vos propositions. Avant de m'avoir apporté d'autres propositions, ne cherchez pas à obtenir de moi une réponse.'' ''La réponse la plus satisfaisante que nous recevrons, nous te l'apporterons. Attends donc notre message.'' ''J'attendrais, mais revenez assez vite.''

LEs messagers se rendirent auprès de Matholwch. ''Seigneur'', luidirent-ils, ''prépare pour Bendigeit Vran une réponse qui soit plus satisfaisante. Il ne veut rien écouter de celle que nous lui avons apportée de ta part.'' ''Hommes,'' dit Matholwch; quel est votre avis?'' ''Seigneur,'' répondirent-ils, '' nous n'en voyons qu'un. Jamais il n'a pu tenir dans une maison. Et bien! fais une maison assez grande pour le recevoir lui et les hommes de l'île des Forts d'uncôté, toi et ton armée de l'autre. Donne-lui ton royaume pour qu'il en dispose à son gré, et fais-lui hommage. En retour de l'honneur qu'on lui aura fait en bâtissant une maison capable de le contenir, ce qu'il n'a jamais eu, il fera la paix avec toi.'' Les messagers retournèrent avec ce message auprès de Bendigeit Vran. Il se décida à accepter. Tout cela ce fit par le conseil de Branwen, qui voulait éviter la ruine à un pays qui lui appartenait à elle aussi. On se mit à exécuter les conditions du traité; on bâtit une maison haute et vaste. Mais les Gwyddyl imaginèrent un stratagème : ils établirent des supports des deux côtés de chacune  des cents colonnes de la maison. Ils installèrent un sac de peau sur chaque saillie, et un homme armé dans chaque sac.

Evenyssyen entra avant la troupe de l'île des Forts, et jeta de tous côtés, dans la maison, des regards furieux et méchants. Il apperçut les sacs de peau le long des piliers. ''Qu'y a-t-il dans ce sac-ci?'' dit-il à un Gwyddel. ''De la farine, mon âme,''répondit-il. Il le tâta jusqu'à ce qu'il trouva la tête, et il serra jusqu'à ce qu'il sentit ses doigts se rencontrer dans la moelle à travers les os, et il le laissa. Il mit la main sur un autre, et demanda: ''Qu'y a-t-il dans celui-ci?.'' ''Dela farine,''répondirent les Gwyddel. Il se livra au même jeu avec chaqu'un d'eux, jusqu'à ce qu'il ne resta plus de vivant dans deux cents hommes qu'un seul. Il alla à ce dernier, et demanda: Qu'y a-t-il ici? Dela farine, répondirent les Gwyddyl. il le tâta jusqu'à ce qu'il eût trouvé la tête, et la lui serra comme aux autres. Il sentit une armure sur la tête de ce dernier, et ne le lâcha pas avant de l'avoir tué. Alors il chanta cet englyn:

Il y a dans ce sac farine particulière, des champions, des lutteurs, qui descendent dans le combat ; combat tout préparé en vue des combattants.

A ce moment les troupes entrèrent dans la maison. Les hommes de l'île d'Iwerddon allèrent d'un côté et ceux de l'île des Forts de l'autre. Aussitôt assis, l'union entre eux se fit. La royauté fut offerte au fils de Matholwch. La paix conlue, BEndigeit Vran fit venir l'enfant; l'enfant se rendit ensuite auprès de Manawyddan. Tous ceux qui le voyaient le prenaient en affection. Il était avec Manawyddan quand Nyssien, fils d'Eurossuydd, l'appela auprès de lui. L'enfant alla vers lui gentiment. ''Pourquoi, s'écria Evnyssien, ''mon neveu, le fils de ma soeur, ne vient-il pas à moi? Ne serait-il pas roi d'Irlande, que je serais heureux d'échanger des caresses avec lui.'' L'enfant alla à lui tout joyeux. ''J'en atteste Dieu,'' se dit Evnissyen, ''la famille ne s'attend guère au meutre que je vais commettre en ce moment.'' Il se leva, saisit l'enfant par les pieds, et, avant que personne de la famille ne pût l'arrêter, il lança l'enfant la tête la première dans le feu ardent.

Branwen en voyant son fils au mileu des flammes, voulut, de l'endroit où elle était assise entre ses deux frères, s'élancer dans le feu; maisBendigeit Vran la saisit d'une main et prit son écu de l'autre. Chacun aussitôt de s'attaquer par toute la maison; cette troupe dans la même maison produit le plus grand tumulte qu'on eût vu; chacun saisit ses armes. Morddwyt Tyllyon s'écrir alors:'' Chiens de Gwern, prenez garde à Morddwyt Tyllyon!

Chacun alors se jeta sur ses armes. Bendigeit Vran maintint Branwen entre son épaule et son écu. Les Gwyddyl se mirent à allumer du feu sous le chaudron de résurrection. On jeta les cadavres dedans jusqu'à ce qu'il fut plein. Le lendemain, ils se levèrent redevenus guerriers aussi redoutables que jamais, sauf qu'ils ne pouvaient plus parler. Evnyssyen voyant sur le sol les corps privés de renaissance des hommes de l'île des Forts se dit en lui-même: ''O DIeu, malheur à moi d'Avoir été la cause de cette destruction des hommes de l'île de Forts. Honte à moi, si je ne trouve pas un moyen de salut.'' Il s'introduisit au milieu des cadavres des Gwyddyl. Deux Gwyddyl aux pieds nus vinrent à lui et, le prenant pour un des leurs, le jetèrent dans le chaudron. Il se distendit lui-même dans le chaudron au point que le chaudron éclata en quatre morceaux et que sa poitrine à lui se brisa. C'est à cela que les hommes de l'île durent tout le succès qu'ils optinrent. Il se réduisit à ce que sept hommes purent s'échapper; Bendigeit Vran fut blessé au pied d'un coup de lance empoisonnée. Voici les sept qui s'échappèrent : Pryderi, Manawyddan, Gliuieri Eil Taran, Talyessin, Ynawc, Grudyeu, fils de Muryel, Heilyn, fils de Gwyn Hen. Bendigeit Vran ordonna qu'on lui coupât la tête. ''Prenez ma tête,'' leur dit-il; ''portez-la à Gwynn Vryn à Llundein et enterrez-la en cet endroit le visage tourné vers la France. Vous serez longtemps en route. A Harddlech vous resterez sept ans à table, pendant que les oiseaux de Rhiannon chanteront pour vous. Ma tête sera pour vous une compagnie aussi agréalbe qu'aux meilleurs moments lorsqu'elle était sur mes épaules. A Gwales, en Penvro, vous passerez quatre-vingts ans. Jusqu'au moment où vous ouvrirez la porte qui donne sur Aber Henvelen, vers Kernyw, vous pourrez y séjourner et conserver la tête intacte. Mais ce sera impossible, dès que vous aurez ouvert la porte; traversez droit devant  vous.'' Ils lui coupèrent la tête, et, l'emportant avec eux, partirent à travers le détroit tous les sept, sans compter Branwen.

Ils débarquèrent à Aber Alaw en Talebolyon. Là ils s'assirent et se reposèrent. Branwen porta ses regards vers Iwerddon et sur l'île des Forts, sur ce qu'elle pouvait en appercevoir; ''Iélas, fils de Dieu,'' s'écria-t-elle ''maudite soit ma naissance! Deux îles si belles détruites à cause de moi!'' Elle poussa un grand soupir et son coeur se brisa. On lui fit une tombe carrée et on l'enterra en cet endroit sur le bord de l'Alaw.

Fin de l'histoire de Branwen et de la seconde branche du Mabinogi.