L’outrage

Pwyll, prince de Dyvet, régnait sur les sept cantrefs de ce pays. Un jour qu’il était à Arberth, sa principale cour, il lui prit fantaisie d’aller chasser. L’endroit de ses domaines qu’il avait en vue pour la chasse, c’était Glynn Cuch. Il partit la nuit même d’Arberth et arriva à Llwyn Diarwya où il passa la nuit. Le lendemain il se leva, dans la jeunesse du jour, et se rendit à Glynn Cuch pour y lancer ses chiens sous-bois. Son cor sonna le rassemblement pour la chasse ; il s’élança à la suite des chiens et perdit bientôt ses compagnons. Comme il prêtait l’oreille aux aboiements des chiens, il entendit ceux d’une autre meute ; la voix n’était pas la même et cette meute avançait à la rencontre de la sienne. À ce moment, une clairière unie s’offrit à sa vue dans le bois, et, au moment où sa meute apparaissait sur la lisière de la clairière, il aperçut un cerf fuyant devant l’autre. Il arrivait au milieu de la clairière lorsque la meute qui le poursuivait l’atteignit et le terrassa. Pwyll se mit à considérer la couleur de ces chiens sans plus songer au cerf : jamais il n’en avait vu de pareille à aucun chien de chasse au monde. Ils étaient d’un blanc éclatant et lustré, et ils avaient les oreilles rouges, d’un rouge aussi luisant que leur blancheur. Pwyll s’avança vers les chiens, chassa la meute qui avait tué le cerf et appela ses chiens à la curée. À ce moment il vit venir à la suite de la meute, un chevalier monté sur un grand cheval gris-fer, un cor de chasse passé autour du cou, portant un habit de chasse de laine grise.

Tirée de Charlottes Guest Publications 19ieme siècle

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Le chevalier s’avança vers lui et lui parla ainsi : « Prince, je sais qui tu es, et je ne te saluerai point. »  -« C’est que tu es peut-être, » répondit Pwyll, « d’un rang tel que tu puisses t’en dispenser. » -« Ce n’est assurément l’éminence de mon rang qui m’en empêche. » -« Quoi donc seigneur? » -« Par moi et Dieu, ton impolitesse et ton manque de courtoisie. » -« Quelle impolitesse, seigneur, as-tu remarqué en moi? » -« Je n’ai jamais vu personne en commettre une plus grande que de chasser une meute qui a tué un cerf et d’appeler la sienne à la curée! C’est bien là un manque de courtoisie ; et, quand même je ne me vengerais pas de toi, par moi et Dieu, je te ferai mauvaise réputation pour la valeur de plus de cent cerfs. » -« Si je t’ai fait tort, je rachèterai ton amitié. » -« De quelle manière? » -« Ce sera selon ta dignité; je ne sais qui tu es. » -« Je suis couronné dans mon pays d’origine. » -« Seigneur, bonjour à toi! Et de quel pays es-tu? » -«D’Annwvyn ; je suis Arawn, roi d’Annwvyn. » -« De quelle façon, seigneur, obtiendrai-je ton amitié? » -« Voici : il y a quelqu’un dont les domaines sont juste en face des miens et qui me fait continuellement la guerre ; c’est Hafgan roi d’Annwvyn. Si tu me débarrasses de ce fléau, et tu le pourras facilement, tu obtiendras sans peine mon amitié. » -« Je le ferai volontiers. Indique-moi comment j’y arriverai. » -« Voici comment. Je vais lier avec toi confraternité intime ; je te mettrai à ma place à Annwvyn ; je te donnerai pour dormir avec toi chaque nuit la femme la plus belle que tu n’aies jamais vue. Tu auras ma figure et mon aspect, si bien qu’il n’y aura ni valet de la chambre, ni officier, ni personne parmi ceux qui m’ont jamais suivi, qui se doute que ce n’est pas moi. Et cela, jusqu’à la fin de cette année, à partir de demain. Notre entrevue aura lieu alors dans cet endroit-ci. » -« Bien, mais, même après avoir passé un an là-bas, d’après quelle indications pourrai-je me rencontrer avec l’homme que tu dis? » -« La rencontre entre lui et moi est fixée à un an ce soir, sur le gué ; sois-y sous mes traits ; donne-lui un seul coup, et il ne survivra pas. Il t’en demandera un second, mais ne le donne pas en dépit de ses supplications. Moi, j’avais beau frapper, le lendemain il se battait avec moi de plus belle. » -« Bien, mais que ferai-je pour mes états? » -« Je pourvoirai, » dit Arawn. « à ce qu’il n’y ait dans tes états ni homme ni femme qui puissent soupçonner que c’est moi qui aurait pris tes traits ; j’irais à ta place. » -« Volontiers, je pars donc. » -« Ton voyage se fera sans difficulté ; rien ne te fera obstacle jusqu’à ce que tu arrives dans mes États : je serai ton guide. »

La réparation

Il conduisit Pwyll jusqu’en vue de la cour et des habitations. « Je remets, » dit-il, « entre tes mains ma cour et mes domaines. Entre, il n’y a personne qui hésite à te reconnaître. À la façon dont tu verras le service se faire, tu apprendras les manières de la cour. »

Pwyll se rendit à la cour. Il y aperçut des chambres à coucher, des salles, des appartements avec les décorations les plus belles qu’on pût voir dans une maison. Aussitôt qu’il entra dans la salle, des écuyers et de jeunes valets accoururent pour le désarmer. Chacun d’eux le saluait en arrivant. Deux chevaliers vinrent le débarrasser de son habit de chasse et le revêtir d’un habit d’or de paile. La salle fut préparée ; il vit entrer la famille, la suite, la troupe la plus belle et la mieux équipée qui ne se fût jamais vue, et avec eux la reine, la plus belle femme du monde, vêtue d’un habit d’or de paile lustrée. Après s’être lavés, ils se mirent à table : la reine d’un côté de Pwyll, le comte, à ce qu’il supposait, de l’autre. Il commença à causer avec la reine et il jugea, à sa conversation, que s’était bien la femme la plus avisée, au caractère et au langage le plus nobles, qu’il n’eût jamais vue. Ils eurent à souhait mets, boissons, musique, compotation ; c’était bien de toute les cours qu’il avait vues au monde, la mieux pourvue de nourriture, de boissons, de vaisselle d’or et de bijoux royaux. Lorsque le moment du sommeil fut arrivé, la reine et lui allèrent se coucher. Aussitôt qu’ils furent au lit, il lui tourna le dos et resta le visage fixé vers le bord du lit, sans lui dire un seul mot jusqu’au matin. Le lendemain, il n’y eut entre eux que gaieté et aimable conversation. Mais, quelle que fût leur affection pendant le jour, il ne se comporta pas une seule nuit jusqu’à la fin de l’année autrement que la première. Il passa le temps en chasses, chants, festins, relations aimables, conversations avec ses compagnons, jusqu’à la nuit fixée pour la rencontre. Cette rencontre, il n’y avait pas un homme, même dans les parages les plus éloignés du royaume, qui ne l’eût présente à l’esprit. Il s’y rendit avec les gentilshommes de ses domaines.

Aussitôt son arrivée, un chevalier se leva et parla ainsi : « Nobles, écoutez-moi bien : c’est entre les deux rois qu’est cette rencontre, entre leurs deux corps seulement. Chacun d’eux réclame à l’autre terre et domaines. Vous pouvez tous rester tranquilles, à la condition de laisser l’affaire se régler entre eux deux. »

Combat entre Pwyll et Hafgan

Combat entre Pwyll et Hafgan

Aussitôt les deux rois s’approchèrent l’un de l’autre vers le milieu du gué, et en vinrent aux mains. Au premier choc, le remplaçant d’Arawn atteignit Hafgan au milieu de la boucle de l’écu si bien qu’il le fendit en deux, brisa l’armure et lança Hafgan à terre, de toute la longueur de son bras et de sa lance, par-dessus la croupe de son cheval mortellement blessé. « Ah, prince, » s’écria Hafgan, « quel droit avais-tu à ma mort? Je ne te réclamais rien ; tu n’avais pas de motifs, à ma connaissance, pour me tuer. Au nom de Dieu, puisque tu as commencé, achève-moi. » « Prince, » répondit-il, « il se peut que je me repente de ce que je t’ai fait ; cherche qui te tue, pour moi, je ne te tuerai pas. » -« Mes nobles fidèles, emportez-moi d’ici ; c’en est fait de moi ; je ne suis plus en état d’assurer plus longtemps votre sort. » -« Mes nobles, » dit le remplaçant d’Arawn, « faites-vous renseigner et sachez quels doivent être mes vassaux. » -« Seigneur, » répondirent les nobles, « tous ici doivent l’être ; il n’y a plus d’autre roi sur tout Annwvyn que toi. » -« Eh bien, il est juste d’accueillir ceux qui se montreront sujets soumis ; pour ceux qui ne viendront pas faire leur soumission, qu’on les y oblige par la force des armes. »

Il reçut aussitôt l’hommage des vassaux, et commença à prendre possession du pays ; vers le milieu du jour, le lendemain ; les deux royaumes étaient en son pouvoir. Il partit ensuite pour le lieu du rendez-vous, et se rendit à Glynn Cuch. Il y trouva Arawn qui l’attendait ; chacun d’eux fit à l’autre joyeux accueil : « Dieu te récompense, » dit Arawn, « tu t’es conduit en camarade, je l’ai appris. Quand tu seras de retour, dans ton pays, » ajouta-t-il, « tu verras ce que j’ai fait pour toi. » -« Dieu te le rende », répondit Pwyll. Arawn rendit alors sa forme et ses traits à Pwyll, prince de Dyvet et, reprit les siens ; puis il retourna à sa cour en Annwvyn.

La révélation

Il fut heureux de se retrouver avec ses gens et sa famille, qu’il n’avait pas vus depuis un long temps. Pour eux, ils n’avaient pas senti son absence, et son arrivée ne parut pas, cette fois, plus extraordinaire que de coutume. Il passa la journée dans la gaieté, la joie, le repos et les conversations avec sa femme et ses nobles. Quand le moment leur parut venu de dormir plutôt que de boire, ils allèrent se coucher. Après quelques moments d’entretien, il se livra avec elle aux plaisirs de l’amour. Comme elle n’y était plus habituée depuis un an, elle se mit à réfléchir. « Dieu », dit-elle, « comment se fait-il qu’il ait eu cette nuit des sentiments autres que toutes les autres nuits depuis un an maintenant? » Elle resta longtemps songeuse. Sur ces entrefaites, il se réveilla. Il lui adressa une première fois la parole, puis une seconde, puis une troisième, sans obtenir une réponse. « Pourquoi », dit-il, ne me réponds-tu pas? » -« Je t’en dirai, » répondit-elle, « plus que je n’en ai dit en pareil lieu depuis un an. » -« Comment? Nous nous sommes entretenus de bien des choses. » -« Honte à moi, si, il y a eu un an hier soir, à partir de l’instant où nous nous trouvions dans les plis de ces draps de lit, il y a eu entre nous jeux et entretiens ; si tu as même tourné ton visage vers moi, sans parler, à plus forte raison, de choses plus importantes! » Lui aussi devint songeur. « En vérité Seigneur Dieu », s’écria-t-il, « il n’y a pas d’amitié plus solide et plus constante que celle du compagnon que j’ai trouvé. » Puis il dit à sa femme : « Princesse, ne m’accuse pas ; par moi et Dieu, je n’ai pas dormi avec toi, je ne me suis pas étendu à tes côtés depuis un an hier au soir. »

Et il lui raconta son aventure. « J’en atteste Dieu, » dit-elle, « tu as mis la main sur un ami solide et dans les combats, et dans les épreuves du corps, et dans la fidélité qu’il t’a gardée. » -« Princesses, c’était justement à quoi je réfléchissais, lorsque je me suis tu vis-à-vis de toi. » -« Ce n’était donc pas étonnant », répondit-elle.

Pwyll, prince de Dyvet, retourna aussi dans ses domaines et son pays. Il commença par demander à ses nobles ce qu’ils pensaient de son gouvernement, cette année-là, en comparaison des autres années. « Seigneur, » répondirent-ils,  « jamais tu n’as montré autant de courtoisie, jamais tu n’as été plus aimable ; jamais tu n’as dépensé avec tant de facilité ton bien ; jamais ton administration n’a été meilleure que cette année. » -« Par moi et Dieu, » s’écria-t-il, « il est vraiment juste que vous en témoigniez votre reconnaissance à l’homme que vous avez eu au milieu de vous. Voici l’aventure telle qu’elle s’est passée. » Et il la leur raconta tout au long.

« En vérité, seigneur, » dirent-ils, « Dieu soit béni de t’avoir procuré pareille amitié. Le gouvernement que nous avons eu cette année, tu ne nous le reprendras pas? » -« Non, par moi et Dieu, autant qu’il sera en mon pouvoir. »

À partir de ce moment, ils s’appliquèrent à consolider leur amitié ; ils s’envoyèrent chevaux, chiens de chasse, faucons, tous les objets précieux que chacun d’eux croyait propre à faire plaisir à l’autre. À la suite de son séjour en Annwvyn, comme il avait gouverné avec tant de succès et réuni en un les deux royaumes le même jour, la qualification de prince de Dyvet pour Pwyll fut laissée de côté, et on ne l’appela plus désormais que Pwyll, chef d’Annwvyn.

Paile : emprunt au latin pallium et désigne un manteau le plus souvent d’or ou de soie, généralement rayé.