Un jour il se trouvait à Arberth, sa principale cour, où un festin avait été préparé, avec une grande suite de vassaux. Après le premier repas, Pwyll se leva, alla se promener, et se dirigea vers le sommet d’un tertre plus haut que la cour, et qu’on appelait Gorsedd Arberth. « Seigneur ,» lui dit quelqu’un de la cour, « le privilège de ce tertre, c’est que tout noble qui s’y assoit, ne s’en aille pas sans avoir reçu des coups et des blessures, ou avoir vu un prodige. » -« Les coups et les blessures ,» répondit-il, « je ne les crains pas au milieu d’une pareille troupe. Quant au prodige, je ne serais pas fâché de le voir. Je vais m’assoir sur le tertre. »

C’est-ce qu’il fit. Comme ils étaient assis, ils virent venir, le long de la grand’route qui partait du tertre, une femme monté sur un cheval blanc-pâle, gros, très grand ; elle portait un habit doré et lustré. Le cheval paraissait à tous les spectateurs s’avancer d’un pas lent et égal. Il arriva à la hauteur du tertre. « Homme, » dit Pwyll, « y a-t-il parmi vous quelqu’un qui connaisse cette femme à cheval, là-bas? » -« Personne, seigneur, » répondirent-ils. –« Que quelqu’un aille à sa rencontre sur la route, pour savoir qui elle est. » Un d’eux se leva avec empressement et se porta à sa rencontre ; mais quand il arriva devant elle sur la route elle le dépassa. Il se mit à la poursuivre de son pas le plus rapide ; mais plus il se hâtait, plus elle se trouvait loin de lui.

Rhiannon

Rhiannon

Voyant qu’il ne lui servait pas de la poursuivre, il retourna auprès de Pwyll, et lui dit : « Seigneur, il est inutile à n’importe quel homme à pied, au monde, de la poursuivre. » -« Eh bien, » répondit Pwyll, « va à la cour, prends le cheval le plus rapide que tu y verras, et pars à sa suite. » Le valet alla chercher le cheval, et partit. Arrivé sur un terrain uni, il fit sentir les éperons au cheval ; mais plus il le frappait, plus elle se trouvait loin de lui, et cependant son cheval paraissait avoir gardé la même allure qu’elle lui avait donné au début. Son cheval à lui faiblit. Quand il vit que le pied lui manquait, il retourna auprès de Pwyll. « Seigneur. » dit-il, « il est inutile à qui que ce soit de poursuivre cette dame. Je ne connaissais pas auparavant de cheval plus rapide que celui-ci dans tout le royaume, et cependant il m’a servi de rien de la poursuivre. » -« Assurément, » dit Pwyll, « il y a là-dessous quelques histoire de sorcellerie. Retournons à la cour. »

Ils y allèrent et y passèrent la journée. Le lendemain, ils y restèrent depuis leur lever jusqu’au moment de manger. Le premier repas terminé, Pwyll dit : « Nous allons nous rendre au haut du tertre, nous tous qui y avons été hier. Et toi, » dit-il à un écuyer, « amène le cheval le plus rapide que tu connaisses dans les champs. »

Le page obéit ; ils allèrent au tertre avec le cheval. Ils y étaient a peine assis qu’ils virent la femme sur le même cheval, avec le même habit, suivant la même route. « Voici, » dit Pwyll, « la cavalière d’hier. Soit prêt, valet, pour aller savoir qui elle est. » -« Volontiers seigneur. » L’écuyer monta à cheval, mais avant qu’il ne fut bien installé en selle, elle avait passé à côté de lui en lui laissant entre eux une certaine distance ; elle ne semblait pas se presser plus que le jour précédent. Il mit son cheval au trot, pensant que quelque tranquille que fût son allure, il l’atteindrait. Comme cela ne lui réussissait pas, il lança son cheval à toute bride ; mais il ne gagna pas plus de terrain qui s’il eut été au pas. Plus il frappait le cheval, plus elle se trouvait loin de lui, et cependant elle ne semblait pas aller d’une allure plus rapide qu’auparavant. Voyant que sa poursuite était sans résultat, il retourna auprès de Pwyll. « Seigneur, le cheval ne paut pas faire plus que ce que tu lui as vu faire. » -« Je vois, » répondit-il, « qu’il ne sert à personne de la poursuivre. Par moi, et Dieu, elle doit avoir une mission pour quelqu’un de cette plaine ; mais elle ne se donne pas le temps de l’exposer. Retournons à la cour. » Ils y allèrent et y passèrent la nuit, ayant à souhait musique et boisson.

Le lendemain, ils passèrent le temps en divertissements jusqu’au moment du repas. Le repas terminé, Pwyll dit : « Où est la troupe avec laquelle j’ai été hier au tertre? » -« Nous voici seigneur, » répondirent-ils. –« Allons nous y asseoir. » -« Et toi, » dit-il à son écuyer, « selle bien mon cheval, va vite avec lui sur la route, et apporte mes éperons. » Le serviteur le fit. Ils se rendirent au tertre. Ils y étaient à peine depuis un moment, qu’ils virent la cavalière venir par la même route, dans le même attirail, et s’avançant de la même allure. « Valet, » dit Pwyll, « je vois venir la cavalière ; donne-moi mon cheval. » Il n’était pas plutôt en selle qu’elle l’avait déjà dépassé. Il tourna bride après elle, et lâcha les rênes à son cheval impétueux et fougueux, persuadé qu’il allait l’atteindre au deuxième ou troisième bond. Il ne se trouva pas plus près d’elle qu’auparavant. Il lança son cheval de toute sa vitesse. Voyant qu’il ne lui servait pas de la poursuivre, Pwyll s’écria : « Jeune fille, pour l’amour de l’homme que tu aimes le plus, attends-moi. » -« Volontiers, » dit-elle ; « il eût mieux valu pour le cheval que tu eusses fait cette demande il y a déjà quelques temps. » La jeune fille s’arrêta et attendit. Elle rejeta la partie de son voile qui lui couvrait le visage, fixa ses regards sur lui et commença à s’entretenir avec lui. –« Princesse, » dit Pwyll, « d’où viens-tu et pourquoi voyages-tu? » « Pour mes propres affaires » répondit-elle, « et je suis heureuse de te voir. » « Soit la bienvenue. »

Aux yeux de Pwyll, le visage de toutes les femmes ou pucelles qu’il avait vu n’était d’aucun charme à côté du sien. « Princesse, » ajouta-t-il, « me diras-tu un mot de tes affaires? » -« Oui, par moi et Dieu, » répondit-elle, « ma principale affaire était de chercher à te voir. » -« Voilà bien, pour moi, la meilleure affaire pour laquelle tu puisses venir. Me diras-tu qui tu es? » -« Prince, je suis Rhiannon, fille de Heveydd Hen. On veut me donner à quelqu’un malgré moi. Je n’ai voulu d’aucun homme, et cela par amour pour toi, et je ne voudrai jamais de personne, à moins que tu ne me repousses. C’est pour avoir ta réponse à ce sujet que je suis venue. » -« Par moi et Dieu, la voici : Si on me donnait à choisir entre toutes les femmes et les pucelles du monde, c’est toi que je choisirais. » -« Eh bien si telle est ta volonté, fixe-moi un rendez-vous avant qu’on ne me donne à un autre. » -« Le plus tôt sera le mieux ; fixe-le à l’endroit que tu voudras. » -« Eh bien, seigneur, dans un an, ce soir, un festin sera préparé par mes soins, en vue de ton arrivée, dans la cour d’Heveydd. » -« Volontiers, j’y serai au jour dit. » -« Reste en bonne santé, seigneur, et souviens-toi de ta promesse. Je m’en vais. »

Les retrouvailles

downloadIls se séparèrent, Pwyll revint auprès de ses gens et de la suite. Quelque demande qu’on lui fît au sujet de la jeune fille, il passait à d’autres sujets. Ils passèrent l’année à Arberth jusqu’au moment fixé. Il s’équipa avec ses chevaliers, lui centième, et se rendit à la cour d’Heveydd Hen. On lui fit bon accueil. Il y eut grande réunion, grande joie et grands préparatifs de festin à son intention. On disposa de toutes les ressources de la cour d’après sa volonté. La salle fut préparée et on se mit à table : Heveydd Hen s’assit à un des côtés de Pwyll, Rhiannon de l’autre ; et, après eux, chacun suivant sa dignité. On se mit à manger, au moment où on commençait à boire, on vit entrer un grand jeune homme brun, à l’air princier, vêtu de paile. De l’entrée de la salle, il adressa son salut à Pwyll et à ses compagnons. –« Dieu te bénisse, mon âme, » dit Pwyll, « viens t’asseoir. » -« Non, » répondit-il, «  je suis un solliciteur et je vais exposer ma requête. » -« Volontiers. » -« Seigneur, c’est à toi que j’ai affaire et c’est pour te faire une demande que je suis venu. » -« Quel qu’en soit l’objet, si je puis te le faire tenir, tu l’auras. » « Hélas ! » dit Rhiannon, « pourquoi fais-tu une pareille réponse? » -« Il l’a bien faite, princesse, » dit l’étranger, « en présence de ces gentilshommes » -« Quelle est ta demande mon âme? » dit Pwyll. –« Tu dois coucher cette nuit avec la femme que j’aime le plus ; c’est pour te la réclamer, ainsi que les préparatifs et approvisionnements du festin, que je suis venu ici. » Pwyll resta silencieux, ne trouvant rien à répondre. –« Tais-toi tant que tu voudras, » s’écria Rhiannon ; « je n’ai jamais vu d’homme faire preuve de plus de lenteur d’esprit que toi. » -« Princesse, » répondit-il, « je ne savais pas qui il était. » -« C’est l’homme à qui on a voulu me donner malgré moi, Gwawl, fils de Clut, personnage belliqueux et riche. Mais puisqu’il t’est échappé de parler comme tu l’as fait, donne-moi à lui pour t’éviter une honte. » -« Princesse, je ne sais quelle réponse est la tienne ; je ne pourrais jamais prendre sur moi de dire ce que tu me conseilles. » -« Donne-moi à lui et je ferai qu’il ne m’aura jamais. » – « Comment cela? » -« Je te mettrai en main un petit sac ; garde-le bien. Il te réclamera le festin et tous ses préparatifs et approvisionnements, mais rien de cela ne t’appartient. Je le distribuerai aux troupes et à la famille. Tu lui répondras dans ce sens. Pour ce qui me concerne, je lui fixerai un délais d’un an, à partir de ce soir, pour coucher avec moi. Au bout de l’année, trouve-toi avec ton sac, avec tes chevaliers, toi centième, dans le verger là-haut. Lorsqu’il sera en plein amusement et compotation, entre vêtu d’habit de mendiant, le sac en main, et ne demande que le plein le sac de nourriture. Quand même on y fourrerait tout ce qu’il y a de nourriture et de boisson dans ces septs cantrefs-ci, je ferai qu’il ne soit pas plus plein qu’auparavant. Quand on y aura fourré une grande quantité, il te demandera si ton sac ne sera jamais plein. Tu lui répondras qu’il ne le sera point, si un noble très puissant ne se lève, ne presse avec ses pieds la nourriture dans le sac et dise :  « on en a assez mis. » C’est lui que je ferai aller pour fouler la nourriture. Une fois qu’il y sera entré, tourne le sac jusqu’à ce qu’il en ait par-dessus la tête et fais un nœud avec les courroies du sac. Aie une bonne trompe autour du cou, et aussitôt que le sac sera lié sur lui, sonne de la trompe : ce sera le signal convenu entre toi et tes chevaliers. À ce son, qu’ils fondent sur la cour. » Gwawl dit à Pwyll :  « Il est temps que j’aie réponse au sujet de ma demande. » -« Tout ce que tu m’as demandé de ce qui est en ma possession, » lui répondit-il, « tu l’auras » . –« Mon âme, » lui dit Rhiannon, « pour le festin avec tous les approvisionnements, j’en ai disposé en faveur des hommes de Dyvet, de ma famille et des compagnies qui sont ici ; je ne permettrai de le donner à personne. Dans un an ce soir, un festin se trouvera préparé dans cette salle pour toi, mon âme, pour la nuit où tu coucheras avec moi. » Gwawl retourna dans ses terres, Pwyll en Dyvet, et ils y passèrent l’année jusqu’au moment fixé pour le festin dans la cour d’Heveydd Hen.

Le stratagème de Rhiannon

Gwawl, fils de Clut, se rendit au festin préparé pour lui ; il entra dans la cour et il reçut bon accueil. Quant à Pwyll, chef d’Annwvyn, il se rendit au verger avec ses chevaliers, lui centième, comme lui avait recommandé Rhiannon, muni de son sac. Il revêtit de lourds haillons et mit de grosses chaussures. Lorsqu’il sut qu’on avait fini de manger et qu’on commençait à boire, il marcha droit à la salle. Arrivé à l’entrée, il salua Gwawl et ses compagnons, hommes et femmes. « Dieu te donne bien. » dit Gwawl, « soit le bienvenu en son nom. » -« Seigneur, » répondit-il, « j’ai une requête à te faire. » -« Qu’elle soit la bienvenue ; si tu me fais une demande convenable, tu l’obtiendras. » -« Convenable, seigneur ; je ne demande que par besoin. Voici ce que je demande :plein le petit sac que tu vois de nourriture. » -« Voilà bien une demande modeste ; je te l’accorde volontiers : apportez-lui de la nourriture. »

medieval_banquet_a_bunratty_castleUn grand nombre d’officiers se levèrent et commencèrent à remplir le sac. On avait beau en mettre : il n’était pas plus plein qu’en commençant. « Mon âme, » dit Gwawl, « ton sac sera-t-il jamais plein? » -« « Il ne le sera jamais, par moi et Dieu, quoi que l’on y mette, à moins qu’un maître de terres, de domaines et de vassaux ne se lève, ne presse la nourriture avec ses deux pieds dans le sac et ne dise : « On en a mis assez. » -« Champion, » dit Rhiannon à Gwawl, fils de Clut, « lève-toi vite ». –« Volontiers, » répondit-il. Il se leva et mit ses deux pieds dans le sac. Pwyll tourna le sac si bien que Gwawl en eut par-dessus la tête et, rapidement, il ferma le sac, le noua avec les courroies, et sonna du cor. Les gens de sa maison envahirent la cour, saisirent tous ceux qui étaient venus avec Gwawl et l’exposèrent lui-même dans sa propre prison ( le sac). Pwyll rejeta les haillons, les grosses chaussures et toute sa grossière défroque.

Chacun de ses gens en entrant donnait un coup sur le sac en disant : « Qu’y a-t-il là-dedans ? » -« Un blaireau, » répondaient les autres. Le jeu consiste à donner un coup sur le sac, soit avec le pied, soit avec une trique. Ainsi firent-ils le jeu du sac. Chacun en entrant demandait : « Quel jeu faîtes-vous là? » -« Le jeu du blaireau dans le sac », répondaient-ils. Et c’est ainsi que ce fit pour la première fois le jeu du blaireau dans le sac. « Seigneur, » dit  l’homme du sac à Pwyll, « si tu voulais m’écouter, ce n’est pas un traitement qui soit digne de moi que d’être ainsi battu dans ce sac. » -« Seigneur, » dit aussi Heveydd Hen, « il dit vrai. Ce n’est pas un traitement digne de lui. » -« Eh bien, » répondit Pwyll, « je suivrais ton avis à ce sujet. » -« Voici ce que tu as à faire, » dit Rhiannon ; « tu es dans une situation qui te commande de satisfaire les solliciteurs et les artistes. Laisse-le donner à chacun à ta place et prends des gages de lui qu’il n’y aura jamais ni réclamation, ni vengeance à son sujet. Il est assez puni. » -« J’y consens volontiers, » dit l’homme du sac. –« J’accepterai, » dit Pwyll « si c’est l’avis d’Heveydd et de Rhiannon. » -« C’est notre avis, » répondirent-ils. –« J’accepte donc : cherchez des cautions pour lui. » -« Nous le serons, nous » répondit Heveydd, « jusqu’à ce que  ses hommes soient libres et répondent pour lui. » «

Là-dessus, on le laissa sortir du sac et on délivra ses nobles. « Demande maintenant des cautions à Gwawl, » dit Heveydd à Pwyll, « nous connaissons tous ceux qu’on peut accepter de lui. » Heveydd énuméra les cautions. « Maintenant, » dit Gwawl à Pwyll, arrange toi-même le traité. » -« Je me contente, » répondit-il, « de celui proposé par Rhiannon. Cet arrangement fut confirmé par les cautions. « En vérité seigneur, » dit alors Gwawl, « je suis moulu et couvert de contusions. J’ai besoin de bains : avec ta permission, je m’en irai et je laisserai des nobles ici à ma place pour répondre à chacun de ceux qui viendront vers toi en solliciteurs. » -« Je le permets volontiers, » répondit Pwyll. Gwawl retourna dans ses terres.

On prépara la salle pour Pwyll, ses gens et ceux de la cour en outre. Puis tous se mirent à table et chacun s’assit dans le même ordre qu’il y avait un an pour ce soir-là. Ils mangèrent et burent. Quand le moment fut venu, Pwyll et Rhiannon se rendirent à leur chambre. La nuit se passa dans les plaisirs et le contentement. Le lendemain, dans la jeunesse du jour, Rhiannon dit; « Seigneur, lève-toi, et commence à satisfaire les artistes ; ne refuse aujourd’hui à personne ce qu’il te demandera. » -« Je le ferais volontiers, » dit Pwyll, « et aujourd’hui et les jours suivants, tant que durera ce banquet. »

Pwyll se leva et fit faire une publication invitant les solliciteurs et les artistes à se montrer et leur signifiant qu’on satisferait chacun d’eux suivant sa volonté et sa fantaisie. Ce qui fut fait. Le banquet se continua et, tant qu’il dura, personne n’éprouva de refus. Quand il fut terminé, Pwyll dit à Heveydd, « Seigneur, avec ta permission, je partirai pour Dyvet demain. » -« Eh bien, » répondit Heveydd, « que Dieu aplanisse la voie devant toi. Fixe le terme et le moment où Rhiannon ira te rejoindre. » -« Par moi et Dieu, » répondit-il, « nous partirons tous les deux ensemble d’ici. » -« C’est bien ton désir seigneur? » -« Oui, par moi et Dieu. »

Ils se mirent en marche le lendemain pour Dyvet et se rendirent à la cour d’Arberth, où un festin avait été préparé pour eux. De tout le pays, de toutes les terres, accoururent autour d’eux les hommes et les femmes les plus nobles. Rhiannon ne laissa personne sans lui faire un présent remarquable, soit collier, soit anneau, soit pierre précieuse.