Ils gouvernèrent le pays d’une façon prospère cette année, puis une seconde. Mais la troisième, les hommes du pays commencèrent à concevoir de sombres pensées, en voyant sans héritié un homme qu’ils aimaient autant qu’ils faisaient leur seigneur et leur frère de lait : ils le prièrent de se rendre auprès d’eux. La réunion eu lieu à Presseleu, en Dyvet.

« Seigneur, » lui dirent-ils, « nous ne savons si tu vivras aussi vieux que certains hommes de ce pays, et nous craignons que tu n’aies pas d’héritier de la femme avec laquelle tu vis. Prends-en donc une autre qui te donne un héritier. Tu ne dureras pas toujours ; aussi, quand même tu voudrais rester ainsi, nous ne te le permettrions pas. » -« Il n’y a pas encore longtemps que nous sommes ensemble. Il peut arriver bien des choses. Remettez avec moi cette affaire d’ici à un an. Convenons de nous réunir aujourd’hui dans un an, et alors je suivrais votre avis. » On convint du délai.

accouchementAvant le terme fixé, un fils lui naquit, à Arberth même. La nuit de sa naissance, on envoya des femmes veiller la mère et l’enfant. Les femmes s’endormirent, ainsi que Rhiannon la mère. Ces femmes étaient au nombre de six. Elles veillèrent bien une partie de la nuit ; mais , dès avant minuit, elles s’endormirent et ne se réveillèrent qu’au point du jour. Aussitôt réveillées, leurs yeux se dirigèrentvers l’endroit ou elles avaient placé l’enfant : il n’yavait plus trace de lui. « Hélas! » s’écria une d’elles, « l’enfant est perdu! » -« Assurément, » dit une autre, « on trouvera que c’est une trop faible expiation pour nous de la perte de l’enfant que de nous brûler ou de nous tuer! » -« Y a-t-il au monde » s’écria une autre, « un conseil à suivre en cette occasion? » -« Oui, » répondit une d’elles, « j’en sais un bon. » -« Lequel? » dirent-elles toutes. –« Il y a ici une chienne de chasse avec ses petits. Tuons quelques-uns de petits, frottons de leur sang le visage et les mains de Rhiannon, jetons les os devant elle et jurons que c’est elle qui a tué son fils. Notre serment è nous six l’emportera sur son affirmation à elle seule. » Elles s’arrêtèrent à ce projet.

Vers le jour, Rhiannon s’éveilla et dit :  « Femmes ou est mon fils? » -« Princesse, ne nous demande pas ou est ton fils ; nous ne sommes que plaies et contusions, après notre lutte contre toi ; jamais en vérité, nous n’avons vu autant de force chez une femme ; il ne nous a servii de rien de lutter contre : tu as toi-même mis en pièce ton fils. Ne nous le réclame donc pas. » -« Malheureuses, » répondit-elle, « par le Seigneur Dieu qui voit tout, ne faites pas peser sur moi une fausse accusation. Dieu qui sait tout sait que c’est faux. Si vous avez peur j’atteste Dieu, je vous protégerai. » -« Assurément, » s’écrièrent-elles, « nous ne nous exposerons pas nous-même à mal pour personne au monde. » -« Malheureuses, mais vous n’aurez aucun mal en disant la vérité. »

En dépit de tout ce qu’elle put leur dire de beau et d’attendrissant, elle n’obtint d’elles que la même réponse. À ce moment Pwyll se leva, ainsi que sa troupe et toute sa maison. On ne put lui cacher le malheur. La nouvelle s’en répandit par le pays. Tous les nobles l’apprirent ; ils se réunirent et envoyèrent des messagers à Pwyll pour lui demander de se séparer de sa femme après un forfait aussi horrible. Pwyll leur fit cette réponse : « Vous ne m’avez demandé de me séparer de ma femme que pour une seule raison : c’est qu’elle n’avait pas d’enfant. Or, je lui en connais un. Je ne me séparerai donc pas d’elle. Si elle a mal fait, qu’elle en fasse pénitence. »  Rhiannon fit venir des docteurs et des sages, et lui parut plus digne d’Accepter une pénitence que d’entrer en discussion avec les femmes. Voici la pénitence qu’on lui imposa : elle resterait pendant sept ans de suite à la cour d’Arberth, s’assoirait chaque jour à côté du montoir de pierre qui était à l’entré, à l’extérieur, raconterait à tout venant qui lui paraîtrait l’ignorer toute l’aventure et proposerait, aux hôtes et aux étrangers, s’ils voulaient le lui permettre, de les porter sur son dos à la cour. Il arriva rarement que quelqu’un consentît à se laisser porter. Elle passa ainsi une partie de l’année.

En e temps-là, il y avait comme seigneur à Gwent Is-coed Teyrnon Twryv Vliant. C’était le meilleur homme du monde. Il avait chez lui une jument qu’aucun cheval ou jument dans tout le royaume ne surpassait en beauté. Tous les ans, dans la nuit des calendes de mai, elle mettait bas, mais personne n’Avait de nouvelle du poulain. Un soir, Teyrnon dit à sa femme :  « Femme, nous sommes vraiment bien nonchalants : nous avons chaque année un poulain de notre jument et nous n’en conservons aucun! » -« Que peut-on y faire? » répondit-elle.  –« Que la vengeance de Dieu soit sur moi, si cette nuit, qui est celle des calendes de mai, je ne sais quel genre de destruction m’enlève ainsi mes poulains. » Il fit entrer sa jument, se revêtit de son armure et commença sa garde.

naissance de PryderiAu commencement de la nuit, la jument mit bas un poulain grand et accompli qui se dressa sur ses pieds immédiatement. Teyrnon se leva et se mit à considérer les belles proportions du cheval. Pendant qu’il était ainsi occupé, il entendit un grand bruit, et, aussitôt après, il vit une griffe pénétrer par une fenêtre qui était sur la maison et saisir le cheval par la crinière. Teyrnon tira son épée et trancha le bras à partir de l’articulation du coude, si bien que cette partie et le poulain lui restèrent à l’intérieur. Là-dessus, tumulte et cris perçants se firent entendre. Il ouvrit la porte s’élança dans la direction du bruit. Il n’en voyait pas l’auteur à cause de l’obscurité, mais il se précipita de son côté et se mit à sa poursuite. S’étant souvenu qu’il avait laissé la porte ouverte, il revint. À la porte même, il trouva un petit garçon e,,ailloté et, enveloppé dans un manteau de paile. Il le prit : l’enfant était fort pour l’âge qu’il paraissait. Il ferma la porte et se rendit à la chambre où était sa femme. « Dame, » dit-il, « dors-tu? » -« Non, seigneur ; je dormais, mais je me suis réveillée quand tu es entré. –« Voici pour toi un fils, » dit-il, « si tu veux en avoir un qui n’a jamais été à toi. » -« Seigneur qu’est-ce que cette aventure? » -« Voici. » Et il lui raconta toute l’histoire. « Eh bien, seigneur, » dit-elle, « quelle sorte d’habit a-t-il? » -« Un manteau de paile, » répondit-il. –« C’est un fils de gentilhomme. Nous trouverions en lui distraction et consolation, si tu voulais. Je ferais venir des femmes et je leur dirais que je suis enceinte. » -« Je suis de ton avis à ce sujet. » répondit Teyrnon. Ainsi firent-ils. Ils firent administrer le baptême alors en usage et on lui donna le nom de Gwri Wallt Euryn, parce que tout ce qu’il avait de cheveux sur la tête était aussi jaune que de l’or.

On le nourrit à la cour jusqu’à ce qu’il eût un an. Au bout de l’année, il marchait d’un pas solide ; il était plus développé qu’un enfant de trois ans grand et gros. Au bout d’une seconde année d’éducation, il était aussi gros qu’un enfant de six ans. Avant la fin de la quatrième année, il cherchait à gagner les valets des chevaux pour qu’ils le laissassent les conduire à l’abreuvoir. « Seigneur, » dit alors la dame à Teyrnon, « où est le poulain que tu as sauvé la nuit où tu as trouvé l’enfant? –« Je l’ai confié aux valets des chevaux, » répondit-il, « en leur recommandant de bien veiller sur lui. » -« Ne ferais-tu pas bien, seigneur, de le faire dompter et de le donner à l’enfant, puisque c’est la nuit même où tu l’as trouvé que le poulain est né et que tu l’as sauvé? » -« Je n’irai pas là contre. Je t’autorise à le lui donner. » -« Dieu te le rende, je le lui donnerai donc. » On donna le cheval à l’enfant ; la dame se rendit auprès des valets d’écurie et des écuyers pour leur recommander de veiller sur le cheval et de faire qu’il fût bien dressé pour le moment où l’enfant irait chevaucher, avec ordre de la renseigner à son sujet.

Au milieu de ces occupations, ils entendirent de surprenantes nouvelles au sujet de Rhiannon et de sa pénitence. Teyrnon, à cause de la trouvaille qu’il avait faite, prêta l’oreille à l’histoire et s’en informa incessamment jusqu’à ce qu’il eût entendu souvent les nombreuses personnes qui fréquentaient la our plaindre Rhiannon pour sa triste aventure et sa pénitence. Teyrnon y réfléchit. Il examina attentivement l’enfant et trouva à la vue, il ressemblait à Pwyll, chef d’Annwn, comme il n’avait jamais vu fils ressembler à son père. L’aspect de Pwyll lui était bien connu, car il avait été son homme autrefois. Il fut pris ensuite d’Mune grande tristesse à la pensée du mal qu’il causait en retenant l’enfant lorsqu’il le savait fils d’un autre. Aussitôt qu’il trouva à entretenir sa femme en particulier, il lui remontra qu’ils ne faisaient pas bien de retenir l’enfant et de laisser peser tant de peine sur une dame comme Rhiannon, l’enfant étant le fils de Pwyll, chef d’Annwn. La femme de Teyrnon tomba d’accord avec lui pour envoyer l’enfant à Pwyll. « Nous en recueillerons, » dit-elle, « trois avantages : d’abord remerciements et aumône pour avoir fait cesser la pénitence de Rhiannon ; des remerciements de la part de Pwyll pour avoir élevé l’enfant et le lui avoir rendu ; en troisième lieu, si l’enfant est de noble nature, il sera notre fils nourricier et nous fera le plus de bien qu’il pourra. » Ils s’arrêtèrent à cette résolution.

Pas plus tard que le lendemain, Teyrnon s’équipa avec ses chevaliers, lui troisième, son fils quatrième, monté sur le cheval dont il lui avait fait présent. Ils se dirigèrent vers Arberth et ne tardèrent pas à y arriver. Ils aperçurent Rhiannon assise à côté du montoir de pierre. Lorsqu’ils arrivèrent à sa hauteur, elle leur dit : « Seigneur, n’allez pas plus loin ; je porterais chacun de vous jusqu’à la cour : c’est là ma pénitence pour avoir tué mon fils et l’avoir moi-même mis en pièce. » -« Dame, » répondit Teyrnon, «  je ne crois pas qu’un seul de nous ici aille sur ton dos. » -« Aille qui voudra, » dit l’enfant, « pour moi, je n’irai pas. » -« N’y nous non plus assurément, mon âme. » dit Teyrnon. Ils entrèrent à la cour, où on les reçut avec de grandes démonstrations de joie.

On commençait justement un banquet ; Pwyll venait de faire son tour de Dyvet. Ils se rendirent à la salle et allèrent se laver. Pwyll fit bon accueil à Teyrnon. On s’assit : Teyrnon, entre Pwyll et Rhiannon, ses deux compagnons plus haut, à côté de Pwyll, et l’enfant entre eux. Après qu’on eut fini de manger et que l’on commença à boire, ils se mirent à causer. Teyrnon lui raconta toute l’aventure de la jument et de l’enfant, comme l’enfant avait passé pour le sien et celui de sa femme, comment ils l’avaient élevé. « Voici ton fils, princesse », ajouta-t-il ; « ils ont bien tort ceux qui t’ont faussement accusée. Quand j’ai appris la douleur qui t’accablait, j’en ai éprouvé grande peine et compassion. Je ne crois pas qu’il y ait dans toute l’assistance quelqu’un qui ne reconnaisse l’enfant pour le fils de Pwyll. » -« Personne n’en doute », répondirent-ils tous. « Par moi et Dieu, mon esprit serait délivré de son souci (pryderi) si c’était vrai. » -« Princesse, » s’écria Pendaran Dyvet, « tu as bien nommé ton fils, Pryderi ; cela lui va parfaitement : Pryderi fils de Pwyll, chef d’Annwn. » -« Voyez, » dit Rhiannon, « si son propre nom à lui ne lui irait pas mieux encore ». –« Quel nom a-t-il? » dit Pendaran Dyvet. –« Nous lui avons donné le nom de Gwri Wallt Euryn. » -« Pryderi sera son nom, » dit Pendaran. –« Rien de plus juste, » dit Pwyll, « que de lui donner le nom qu’a dit sa mère, lorsqu’elle a eu à son sujet joyeuse nouvelle. » On s’arrêta à cette idée.

« Teyrnon, » dit Pwyll, « Dieu te récompense, pour avoir élevé cet enfant jusqu’à cette heure ; il est juste aussi que lui-même, s’il est vraiment noble, te le rende. » -« Seigneur, » répondit-il, « pas une femme au monde n’aura plus de chagrin après son fils que la femme qui l’a élevé n’en aura après lui. Il est juste qu’il ne nous oublie ni moi ni elle pour ce que nous avons fait pour lui. » -« Par moi et Dieu, » répondit Pwyll, « tant que je vivrai, je te maintiendrai, toi et tes tiens, tant que je pourrai maintenir les miens à moi-même. Quand ce sera son tour, il aura encore plus de raison que moi de te soutenir. Si c’est ton avis et celui de ces gentilshommes, comme tu l’as nourri jusqu’à présent, nous le donnerons désormais à élever à Pendaran Dyvet. Vous serez compagnons, et pour lui, tous les deux pères nourriciers. » -« C’est une bonne idée, » dit chacun.

On donna donc l’enfant à Pendaran Dyvet. Les nobles du pays partirent avec lui. Teyrnon Twryv Vliant et ses compagnons se mirent en route au milieu des témoignages d’affection et de joie. Il ne s’en alla pas sans qu’on lui eût offert les joyaux les plus beaux, les chevaux les meilleurs et les chiens les plus recherchés, mais il ne voulait rien accepter. Ils restèrent ensuite dans leurs domaines. Pryderi, fils de Pwyll, chef d’Annwn fut élevé avec soin, comme cela se devait, jusqu’à ce qu’il fut le jeune homme le plus agréable, le plus beau et le plus accompli en toutes prouesses qu’il y eût dans tout le royaume. Ils passèrent ainsi des années et des années, jusqu’au moment où le terme de l’existence arriva pour Pwyll, chef d’Annwn. Après sa mort, Pryderi gouverna les sept cantrefs de Dyvet d’une façon prospère, aimé de ses vassaux et de tous ceux qui l’entouraient. Ensuite, il ajouta à ses domaines les trois cantrefs d’Ystrat Tywi et quatre cantrefs de Ceredigyawn : on les appelle les cantrefs de Seisyllwch. Il fut occupé à ces conquêtes jusqu’au moment où il lui vint à l’esprit de se marier. Il choisit pour femme Kicva, fille de Gwynn Gohoyw, fils de Gloyw Wallt Lydan, fils de Casnar Wledic, de la race des princes de cette île. Ainsi se termine cette branche des Mabinogion.