Lorsque les sept hommes dont nous vous avons parlé plus haut eurent enterré dans Gwynvryn à Llundein la tête de Bendigeit Vran, le visage tourné vers la France, Manawyddan,  jetant les yeux sur la ville de Llundein et sur ses compagnons, poussa un grand soupir et fut pris de grande douleur et de grand regret. « Dieu tout-puissant, » s’écria-t-il, « malheur à moi! Il n’y a personne qui n’ait un refuge cette nuit, excepté moi! » -« Seigneur, » dit Pryderi, « ne te laisse pas abattre ainsi. C’est ton cousin germain qui est roi de l’île des Forts. En supposant qu’il puisse avoir eu des torts vis-à-vis de toi, il faut reconnaître que tu n’as jamais réclamé terre ni possession ; tu es un des trois qui sont princes sans l’être. » -« Quoique cet homme soit mon cousin, » répondit Manawyddan, « il est toujours assez triste pour moi de voir qui que ce soit à la place de mon frère  Bendigeit Vran. Je ne pourrai jamais être heureux dans la même demeure que lui. » -« Veux-tu suivre un conseil? » -« J’en ai grand besoin ; quel est ce conseil? » – « Sept cantrefs m’ont ét laissés en héritage ; ma mère Rhiannon y demeure. Je te la donnerai et avec elle les sept contrefs. Ne t’inquiète pas quand même tu n’aurais pas d’autres possessions ; il n’y en a pas au monde de meilleurs. Ma femme Kicva, la fille de Gwynn Gohoyw. Les domaines seront à mon nom, mais vous en aurez la jouissance, toi et Rhiannon. Si tu désirais jamais des domaines en propre, tu pourrais prendre ceux-là. » -« Non jamais seigneur : Dieu te rendre ta confraternité! » -«  Si tu veux, toute l’amitié dont je suis capable sera pour toi. » -« J’accepte, mon âme : Dieu te le rendre. Je vais aller avec toi voir Rhiannon et tes états. » -« Tu as raison ; je ne crois pas que tu aies jamais entendu femme causant mieux qu’elle. À l’époque où elle était dans la fleur de la jeunesse, il n’y en avait pas de plus parfaite, et maintenant encore son visage ne te déplaira plus. »

DyvetIls partirent aussitôt, et , quelle qu’ait été la longueur de leur voyage, ils arrivèrent en Dyvet. Ils trouvèrent festin préparé à leur intention en arrivant à Arberth ; c’était Rhiannon et Kicva qui l’avait organisé. Ils se mirent tous à table ensemble et Manawyddan et Rhiannon causèrent. Cet entretien lui inspira pour elle de tendres sentiments et ils furent heureux de penser qu’il n’avait jamais vu de femme plus belle ni plus accomplie. « Pryderi, » dit-il, « je me conformerai à tes paroles. » -« Quelles paroles? » demanda Rhiannon. –« Princesse, » répondit Pryderi, « je t’ai donné comme femme à Manawyddan fils de Llyr. » -« J’obéirai avec plaisir, » dit Rhiannon. –« Et moi aussi, » dit Manawyddan. « Dieu récompense celui qui me témoigne une amitié aussi solide. » Avant la fin du banquet, il coucha avec elle. « Jouissez, » dit Pryderi, « de ce qui reste du festin. Moi, je m’en vais aller porter mon hommage à Kasswallawn, fils de Beli, en Lloegyr. » -« Seigneur, » répondit Rhiannon, « Kasswallawn est en Kent. Tu peux terminer ce banquet et attendre qu’il soit plus près. » -« Nous attendrons donc, » dit-il. Ils achevèrent le banquet et ils se mirent à faire leur tour de Dyvet, à chasser, à prendre plaisir. En circulant à travers le pays, ils constatèrent qu’ils n’avaient jamais vu pays plus habité, meilleur pays de chasse, mieux pourvu de miel et de poisson. Leur amitié à tous les quatre grandit ainsi à tel point qu’ils ne pouvaient se passer les uns des autres ni jour ni nuit.

Entre temps, Pryderi alla porter son hommage à Kasswallawn à Ryt-ychen. Il y reçu un excellent accueil et on lui fut reconnaissant de son hommage. Lorsqu’il fut de retour, Manawyddan et lui se mirent aux festins et aux délassements. Le festin commença à Arberth ; c’était la principale cour et c’était toujours par elle que commençait toute cérémonie. Après le premier repas, ce soir-là, pendant que les serviteurs étaient en train de manger, ils sortirent tous les quatre et se rendirent avec leur suite au Tertre d’Arberth. Comme ils y étaient assis, un grand coup de tonnerre se fit entendre, suivi d’un nuage si épais qu’ils ne pouvaient s’apercevoir les uns les autres. La nuée se dissipa et tout s’éclaircit autour d’eux. Lorsqu’ils jetèrent les yeux sur cette campagne où auparavant on voyait troupeaux, richesses, habitations, tout avait disparu, maison, bétail, fumée, hommes, demeures ; il ne restait que les maisons de la cour, vides, sans aucune créature humaine, sans un animal. Leurs compagnons mêmes avaient disparu sans laissé de traces ; ils ne restaient qu’eux quatre. « Oh! Seigneur Dieu! » s’écria Manawyddan, « où sont les gens de la cour? Où sont tous nos autres compagnons? Allons voir. » Ils se rendirent à la salle : personne ; à la chambre et au dortoir : personne ; à la cave à l’hydromel, à la cuisine : tout était désert. Ils se mirent tous les quatre à continuer le festin, à chasser, à prendre leur plaisir. Chacun d’eux parcourut le pays et les domaines pour voir s’ils trouveraient des maisons et des endroits habités, mais ils n’aperçurent, rien que des animaux sauvages. Le festin et les provisions épuisés, ils commencèrent à se nourrir de gibier, de poisson, de miel sauvage. Ils passèrent ainsi joyeusement une première année, puis une deuxième, mais à la fin la nourriture commença à manquer. « Nous ne pouvons en vérité, » dit Manawyddan, « rester ainsi. Allons en Lloegyr et cherchons un métier qui nous permettre de vivre. »

Écu_(bouclier)Ils se rendirent en Lloegyr et s’arrêtèrent à Henffordd. Ils se donnèrent comme selliers. Manawyddan se mit à façonner des arçons et les colorer en bleu émaillé comme il l’avait vu faire à Llasar Llaesgygwyd. Il fabriqua comme lui l’émail bleu, qu’on a appelé calch lasar du nom de son inventeur, Llasar Llaesgygwyd. Tant qu’on en trouvait chez Manawyddan, on n’achetait dans tout Henffordd à aucun sellier ni arçon ni selle ; si bien que les selliers s’aperçurent que leurs gains diminuaient beaucoup ; on ne leur achetait rien que quand on n’avait pu se fournir auprès de Manawyddan et son compagnon. Ils se réunirent tous et convinrent de tuer Manawyddan et son compagnon. Mais ceux-ci en furent avertis et délibérèrent de quitter la ville. « Par moi et Dieu, » dit Pryderi, « je ne suis d’avis de partir, mais bien de tuer ces vilains-là. » -« Non pas, » répondit Manawyddan ; « si nous nous battions avec eux, nous nous ferions une mauvaise réputation, et on nous emprisonnerait. Nous ferons mieux d’aller chercher notre subsistance dans une autre ville. »

Ils se rendirent alors tous les quatre à une autre cité. « Quel métier professerons-nous? » dit Pryderi. –« Faisons des boucliers, » répondit Manawyddan. –« Mais y connaissons-nous quelque chose? » -« Nous essaierons toujours. » Ils se mirent à fabriquer des écus ; ils les façonnèrent sur le modèle des bons qu’ils avaient vus et leur donnèrent la même couleur qu’aux selles. Ce travail leur réussit si bien qu’on achetait un écu dans toute la ville que lorsqu’on en avait pas trouvé chez eux. Ils travaillaient vite; ils en firent une quantité énorme ; ils continuèrent jusqu’à ce qu’ils firent tomber le commerce des ouvriers de la ville et que ceux-ci s’entendirent pour chercher à les tuer. Mais ile furent averties ;ils apprirent que ces gens avaient décidé leur mort. « Pryderi, » dit Manawyddan, « ces hommes veulent nous tuer. » -« Ne supportons point pareille chose, » répondit-il, « ces vilains ; marchons contre eux et tuons-les. » -« Non point ; Kasswallawn et ses hommes l’apprendraient ; nous serions perdus. Allons dans une autre ville.

Ils arrivèrent dans une autre ville. « À quel art nous mettrons-nous maintenant? » dit Manawyddan? –« À celui que tu voudras de ceux que nous savons. » répondit Pryderi. _ »Non point ; faisons de la cordonnerie. Des cordonniers n’auront jamais assez d’audace pour chercher à nous tuer ou à nous créer des obstacles. » -« Mais moi, je n’y connais rien. » -« Je m’y connais moi, et je t’apprendrai à coudre. Ne nous mêlons pas de préparer le cuir, achetons-le tout préparé et mettons-le en œuvre. » Il se mit à acheter le cordwal le plus beau qu’il trouva dans la ville ; il n’achetait pas d’autre cuir excepté pour les semelles. Il s’associa avec le meilleur orfèvre de la ville ; il lui fit faire des boucles pour les souliers, dorer les boucles, et le regarda faire jusqu’à ce qu’il eût appris lui-même. C’est à cause de cela qu’on l’a surnommé un des trois cordonniers-orfèvres. Tant qu’on trouvait chez lui soulier ou chaussure, on n’en achetait chez aucun cordonnier dans toute la ville. Les cordonniers reconnurent qu’ils ne gagnaient plus rien. À mesure que Manawyddan façonnait, Pryderi cousait. Les cordonniers se réunirent et tinrent conseil ; le résultat de la délibération fut qu’ils s’entendirent pour les tuer. « Pryderi », dit Manawyddan, « ces gens veulent nous tuer. » -« Pourquoi supporter pareille chose », répondit Pryderi, « de ces voleurs de vilains? Tuons-les tous. » -« Non pas », dit Manawyddan ; « nous ne nous battrons pas avec eux et nous ne resterons pas plus longtemps en Lloegyr. Dirigeons-nous vers Dyvet et allons examiner le pays. »

chateau Quelque temps qu’ils aient été en route, ils arrivèrent à Dyvet et se rendirent à Arberth. Ils y allumèrent du feu, et se mirent à se nourrir de gibier ; ils passèrent un mois ainsi. Ils rassemblèrent leurs chiens autour d’eux et vécurent ainsi pendant une année. Un matin, Pryderi et Manawyddan se levèrent pour aller à la chasse ; ils préparèrent leurs chiens et sortirent de la cour. Certains de leurs chiens partirent devant et arrivèrent à un petit buisson qui se trouvait à côté d’eux. Mais à peine étaient-ils allés au buisson qu’ils reculèrent immédiatement, le poil hérissé et qu’ils retournèrent vers leurs maîtres. « Approchons-nous du buisson, » dit Pryderi, « pour voir ce qu’il y a. » Ils se dirigèrent de ce côté, mais quand ils furent auprès, tout d’un coup un sanglier d’un blanc éclatant se leva du buisson. Les chiens excités par les hommes s’élancèrent sur lui. Il quitta le buisson et recula à une certaine distance des hommes. Jusqu’à ce que les hommes fussent près de lui, il rendit les abois aux chiens sans reculer devant eux. Lorsque ;es hommes le serrèrent de près, il recula une seconde fois et rompit les abois. Ils poursuivirent ainsi le sanglier jusqu’en vue d’un fort très élevé, paraissant nouvellement bâti, dans un endroit où ils n’avaient jamais vu ni pierre ni trace de travail. Le sanglier se dirigea rapidement vers le fort, les chiens à sa suite. Quand le sanglier et les chiens eurent disparu à l’intérieur, ils s’étonnèrent de trouver un fort là où ils n’avaient jamais vu trace de construction. Du haut du tertre, ils regardèrent et écoutèrent mais ils eurent beau attendre, ils n’entendirent pas un seul chien et n’en virent pas trace. « Seigneur, » dit Pryderi, « je m’en vais au château chercher des nouvelles des chiens. » -« Assurément, je n’abandonnerai pas mes chiens, » dit Pryderi. En dépit de tous les conseils de Manawyddan, ils se rendit au château. Il entra et n’aperçut ni homme, ni animal, ni le sanglier, ne les chiens, ni maison, ni endroit habité. Sur le sol vers le milieu du fort, il y avait une fontaine entourée de marbre, et sur le bord de la fontaine, reposant sur une dalle de marbre, une coupe d’or attachée par des chaînes qui se dirigeaient en l’air et dont il ne voyait pas l’extrémité. Il fut tout transporté de l’éclat de l’or et de l’excellence du travail de la coupe. Il s’en approcha et la saisit, Au même instant, ses deux mains s’attachèrent à la coupe et ses deux pieds à la dalle de marbre qui la portait. Il perdit la voix et fut dans l’impossibilité de prononcer une parole. Il resta dans cette situation.

Manawyddan, lui, attendit jusque vers la fin du jour. Quand le temps de nones touchait à sa fin et qu’il fut bien sûr qu’il n’avait pas de nouvelles à attendre de Pryderi ni des chiens, il retourna à la cour. Quand il rentra Rhiannon le regarda : « Où est ton compagnon? » dit-elle, « Où sont les chiens? » – « En voici l’aventure qui m’est arrivé, » répondit-il. Et il lui raconta tout. « Vraiment, » dit Rhiannon, « tu es mauvais camarade et tu en as perdu un bien bon! » En disant ces mots elle sortit. Elle se dirigea vers la région où il lui avait dit que Pryderi et le fort se trouvaient. La porte était ouverte ; tout y était au grand jour. Elle entra. En entrant, elle aperçut Pryderi les mains sur la coupe. Elle alla à lui : « Oh! Seigneur, » dit-elle, « que fais-tu là? » et elle saisit la coupe. Aussitôt, ses deux mains s’attachèrent à la coupe, ses deux pieds à la dalle, et il lui fut impossible de proférer une parole. Ensuite, aussitôt qu’il fut nuit, un coup de tonnerre se fit entendre, suivi d’un épais nuage, et le fort et eux-mêmes disparurent.